Karl Gerstner
Bâle 1930

Né à Bâle en 1930, Karl Gerstner occupe une place singulière dans l’histoire de l’abstraction géométrique et de l’art systématique. T
rès tôt, sa double formation en peinture et en typographie l’oriente vers une pratique fondée sur la structure, le mouvement et la perception, où l’œuvre est conçue comme un champ d’expérimentation régi par des règles plutôt que comme une image figée. Dès le début des années 1950, il intègre le mouvement réel dans ses tableaux, permettant à la composition d’évoluer dans l’espace, tout en s’inscrivant dans l’héritage de l’art concret zurichois, qu’il prolonge par une pensée propre fondée sur la permutation, la modularité et la transformation continue des formes.
Entre 1953 et 1955, la série Aperspectif explore les combinaisons de formes géométriques simples, indépendantes et interchangeables, ouvrant un vaste champ de permutations visuelles. En 1956, les séries Concentrum et Excentrum prolongent cette recherche à travers des cercles concentriques mobiles, dont la rotation modifie continuellement l’apparence de l’œuvre. En 1957, il présente sa première exposition à Zurich et co-édite la revue Spirale avec Marcel Wyss, Eugen Gomringer et Dieter Roth. La même année, il publie Kalte Kunst ?, ouvrage fondateur retraçant l’histoire de l’abstraction géométrique — de Cézanne au Cubo-Futurisme, de Mondrian à Malévitch — tout en analysant les figures majeures de l’art concret et les générations émergentes.
Parallèlement à sa pratique artistique, Gerstner mène une carrière majeure dans le design graphique et la publicité. En 1960, il fonde à Bâle le studio GGK, qui deviendra l’une des agences de design les plus influentes au monde. En 1972, il publie le Compendium für Alphabeten: Systematik der Schrift, synthèse théorique d’une typographie pensée comme système structuré, presque scientifique, au service de la création. L’ensemble de son travail repose sur une exploration méthodique des relations entre forme, couleur et lumière, dans la lignée des recherches de Josef Albers.
C’est dans cette continuité que s’inscrit la série Color Sound, à laquelle appartient Color Sound 48 (Introversion), l’un des aboutissements majeurs de son œuvre. En superposant des plaques colorées selon des protocoles rigoureux, Gerstner construit des champs chromatiques où la lumière devient un facteur actif de transformation visuelle. Les dégradés progressifs, du clair au sombre, du chaud au froid, produisent des vibrations optiques qui modifient en permanence la perception de la surface. La couleur cesse d’être un attribut de la forme : elle devient un phénomène temporel et lumineux.
Dans Color Sound 48 (Introversion), la composition s’organise autour d’une structure géométrique précise, où les plans colorés semblent s’emboîter et se rétracter vers un centre lumineux. La lumière n’y apparaît pas comme éclat, mais comme tension intérieure, comme résonance silencieuse du spectre chromatique. Le regard est entraîné dans un mouvement perceptif lent, presque respiratoire, où la surface devient profondeur.
Par l’usage de matériaux industriels — notamment la laque de nitrocellulose sur panneaux de résine — et par le recours à des procédés issus des technologies les plus avancées de son époque, Gerstner inscrit pleinement son œuvre dans une modernité où art, science et design convergent. Son travail dialogue aussi bien avec les recherches historiques sur la couleur qu’avec les préoccupations contemporaines de l’art génératif, où la forme résulte d’un système plus que d’un geste.

color sound 48 - 1972
laque de nitrocellulose sur panneaux de résine
121 x 121 cm