IN-MATERIAL
Curated by Janine Sarbu - Santiago Torres - Dominique Moulon
Paris Octobre 2023
Jamais la question de l’immatérialité en art n’a été aussi prégnante qu’aujourd’hui. On pourrait arguer que les œuvres, depuis toujours, émergent de l’esprit, comme l’affirmait déjà Léonard de Vinci lorsqu’il les considérait toutes comme cosa mentale. Avec les années soixante, alors que de nombreux artistes se mettent à « calculer » leurs abstractions géométriques, la conception de l’œuvre commence à se déplacer du cerveau humain vers celui de l’ordinateur. Dans les années quatre-vingt, Jean-François Lyotard et Thierry Chaput nomment cette mutation à travers l’exposition Les Immatériaux, présentée au Centre Pompidou, véritable manifeste de la postmodernité, où les potentiels créatifs de l’électronique et de l’informatique sont mis à l’honneur au sein d’une scénographie de la transparence faite de trames grillagées. La suite est désormais bien connue : celle d’une informatique omniprésente que de plus en plus d’artistes détournent, ou avec laquelle ils collaborent — parfois en dialogue avec des intelligences artificielles — pour déposer leurs créations virtuelles sur des plateformes en ligne. Ce qui est relativement nouveau, en revanche, c’est l’intérêt porté par une nouvelle génération de collectionneuses et de collectionneurs pour ces étrangetés numériques qui, dans le champ de l’art, témoignent avec justesse de la société de l’immatérialité qui est la nôtre. Leurs désirs oscillent entre le rêve d’un virtuel sans limites et l’attirance pour des pièces participant d’une forme de re-matérialisation du monde, en lien avec les procédés numériques de fabrication. C’est donc bien d’hybridation qu’il est question dans l’exposition [ in ] material, qui rassemble des œuvres aux coefficients de matérialité variés, quand le manque de matérialité convoque le sublime.
Dominique Moulon, Chief Curator
Dans les profondeurs de la créativité humaine, au-delà des formes tangibles et des lignes matérielles, s’étend le royaume de l’immatérialité des idées. Tel un voile subtil tissé par la conscience, ces idées se manifestent à travers les mains des artistes comme des échos d’un monde qui transcende la réalité palpable. C’est dans ce recoin intemporel que réside la quintessence de l’art. Les artistes, tels des alchimistes de la pensée, extraient des idées de l’éther du possible et les incarnent dans des œuvres qui révèlent des horizons où la matière et l’esprit fusionnent. À travers leurs créations, ils nous rappellent que l’art n’est pas seulement une représentation visuelle, mais une ouverture vers la profondeur insondable de la pensée humaine. Aujourd’hui, alors que la technologie engendre de nouvelles formes d’expression, l’art numérique et l’art artificiel apparaissent comme des prolongements contemporains de cette immatérialité. Les algorithmes deviennent de nouveaux outils de création, traduisant des conceptions abstraites en compositions visuelles complexes, tandis que l’intelligence artificielle explore des champs de possibilités élargis. Pourtant, au cœur même de ces pratiques, l’immatérialité des idées demeure le moteur essentiel : l’esprit qui conçoit l’algorithme, qui oriente la machine, reste le dépositaire de l’intention et du sens. Au-delà des lignes de code et des calculs, c’est la créativité humaine qui insuffle la vie à ces formes virtuelles. L’art témoigne ainsi de notre capacité à dépasser les limites de la matière, à donner forme à l’invisible. Dans cet équilibre fragile entre l’âme humaine et la technologie se pose une question fondamentale : la créativité réside-t-elle dans l’acte de créer ou dans l’expérience sensible qu’il génère ? Peut-être se situe-t-elle dans l’interaction intime entre l’artiste, l’idée et celui qui la reçoit, rappelant que, malgré les avancées technologiques, l’art demeure une danse continue entre les mondes matériel et immatériel. Qu’il soit tracé sur une surface tangible ou projeté dans un espace virtuel, l’art porte toujours la signature de l’esprit humain : un appel à la transcendance, un passage vers le domaine des idées immatérielles qui constituent le tissu le plus profond de notre réalité.
Co-curators : Janine Sarbu – Santiago Torres (JsT).